Occupy Gezi – Regard arménien

En Turquie, la communauté arménienne a, de longue date, choisi la discrétion. De ce fait, lutte contre la discrimination et travail de mémoire s’opèrent souvent derrière le paravent d’intellectuels ou d’organisations de la société civile turcs. L’assassinat du journaliste turc arménien Hrant Dink en 2007 a certes contribué à libérer la parole, mais la peur l’emporte encore. Ce n’était donc pas un geste anodin pour les jeunes militants arméniens de Nor Zartonk ou Nouvelle renaissance (1) que de porter ouvertement la voix de leur communauté dans les allées du parc Gezi. Après quinze jours passés sur les pelouses du parc, un des membres de l’organisation nous livre ses observations. (l’intéressé a préféré conserver l’anonymat. Nous l’appellerons A.).

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A Gezi parkı, nous étions tous des minorités

Dans une interview récente le directeur de Nor Radyo, Murat Gozoglu, résumait ainsi la philosophie de Nor Zartonk : « abattre les mûrs entre les peuples qui font que nous restons étrangers les uns aux autres ». Ces propos entrent aujourd’hui en résonance particulière avec la conscience politique inédite, accouchée au forceps par la sage femme en chef Erdoğan. Comment les ‘çapulçular pourront-ils un jour oublier l’esprit de ‘kardeşlik’, de fraternité qui s’est forgé sous les cimaises de Gezi parkı ?

«Vivre ensemble a été une formidable leçon » lance A. « Nous avons cohabité, mangé et bu la même chose pendant quinze jours. Nous éprouvons la même fatigue. Surtout, les manifestants ont réalisé qu’ils se comportaient finalement comme les minorités qui avaient été privées de parole. Nous les Arméniens, opprimés depuis des siècles,  nous connaissons parfaitement ce sentiment. De même, les minorités qu’elles soient ethniques ou sexuelles, qui se mobilisent pour leurs droits étaient déjà habituées au gaz lacrymogène ! Les kurdes aussi. D’ailleurs, pour eux, c’est une blague comparé aux tirs à balles réelles qu’ils ont essuyés. La cohabitation et le dialogue a permis l’émergence d’une situation d’empathie sur la question des minorités. »

Paradoxalement, cette vague de fraternité se révèle aussi porteuse d’une leçon pour les minorités. De nombreux arméniens sont venus flâner à Gezi. « Alors qu’on ne voit pas beaucoup de gens heureux en Turquie, ils y ont découvert une communauté joyeuse . Car nous avons gouté à la liberté. La génération Y des Arméniens a ainsi évoluée. Cela marque le début d’une nouvelle ère qui affectera nécessairement la communauté dans son ensemble. Celle-ci avait appris à rester silencieuse mais constate désormais que se taire n’est pas la bonne solution (pour faire bouger les choses). »

Le miracle de Gezi parkı

 « Certains ont dû admettre que leur perspective sur le monde avait changé au contact des représentants des minorités établies à Gezi Park. Pour beaucoup, c’était la première fois dans leur vie qu’ils rencontraient des gens ‘différents’. Influencés par les  discours dominants, on avait coutume de croire que les homosexuels étaient malades, les Kurdes violents et provocateurs. Sans ces préjugés imaginaires, nous n’aurions aucun problème pour vivre ensemble. A Gezi parkı, nous avons fait connaissance et l’expérience de notre commune humanité.» Voilà comment A. résume le ‘miracle’ de Gezi parkı. Miracle qui exige conviction et lucidité intellectuelle de la part des parties prenantes.

Comment, par exemple, ne pas être perturbé par le déploiement massif des drapeaux turcs et des effigies d’Atatürk lorsque l’on appartient à une communauté dont l’une des pages les plus sombres de l’histoire coïncide avec la genèse de la République ? Notre interlocuteur estime que la plupart des jeunes arborant ces icônes kémalistes « n’ont jamais été politiquement engagés, ils ne disposaient certainement que de ces emblèmes comme référent politique. Il est donc possible de s’accommoder de leur présence. »

Mais tous les manifestants n’étaient pas des orphelins politiques. Pour les groupes issus de la mouvance nationaliste, ces mêmes oriflammes kémalistes constituent des marqueurs idéologiques intangibles. Du côté de Nor Zartonk, on tient cependant à porter au crédit de ces militants politisés le fait qu’«ils  ont accepté de côtoyer des supporters d’Öcalan agitant le portrait de leurs leader (et vice versa) sans que cela débouche sur des affrontements». Chacun s’est, en somme, imposé « une paix forcée ». Bon sens ou angélisme ? Le miracle reste fragile.

Le génocide, persona non grata à Gezi

Silhouette en carton d’une tombe arménienne. On y lit : Cimetière arménien Surp Hagop. 1551-1939: "Vous avez pris notre cimetière, mais vous ne nous prendrez pas notre parc".
Silhouette en carton d’une tombe arménienne. On y lit : Cimetière arménien Surp Hagop. 1551-1939: « Vous avez pris notre cimetière, mais vous ne nous prendrez pas notre parc« .

Quinze jours durant, Nor Zartonk a campé sur les pelouses de Gezi. Le stand de l’organisation se voulant pédagogique, une effigie de pierre tombale en carton rappelait aux autres occupants du parc et aux stambouliotes de passage la vocation antérieure des lieux. Rare sont ceux qui se souvenaient que ce terrain abritait jadis le plus grand cimetière arménien de la ville. La légitimité de cette figurine n’a jamais été remise ne question. « Elle est restée en place et intacte du premier au dernier jour d’occupation » affirme A. Anecdote révélatrice  : « les passants prenaient même la pose avec toute la panoplie kémaliste (drapeau turc et effigie du père de la République) devant (cet assemblage de carton et polystyrène). Preuve supplémentaire que ce drapeau n’a pas toujours une signification nationaliste ».

Le 5 juin, autre geste symbolique : l’allée principale du parc a été baptisée du nom de Hrant Dink par les occupants du parc. Cérémonie saluée par des ‘Buradayız Ahparig’, Nous sommes ici, mon frère(l’expression, mélange du turc et d’arménien est habituellement scandée lors des commémorations de l’assassinat du journaliste).

Malgré l’accueil positif réservé à ces initiatives, la prudence reste de mise parmi les militants de la cause arménienne. Car même au cœur du mouvement Occupy Gezi, toutes les lignes n’ont pas bougé. L’association anti-raciste DurDe (qui organise chaque 24 avril la commémoration du génocide arménien) avait prévu d’inaugurer, le 9 juin, un mémorial du génocide en remplacement de celui qui trônait dans le cimetière de 1919 à 1922. Taksim Dayanışması, la plateforme en charge l’organisation du parc, a émis un avis défavorable à l’encontre de cette initiative. Motif invoqué : l’hostilité des militants nationalistes. Sans écarter l’opposition de principe de certaines composantes du collectif Taksim, A. reconnaît plus prosaïquement qu’un tel événement « aurait pu se retourner contre le mouvement. Car évoquer le génocide demeure une ligne rouge difficilement franchissable dans la sphère publique. Les gens n’ont jamais eu l’opportunité d’aborder la question, le système éducatif reste muet sur le sujet. »

La solidarité contre la peur

La spontanéité et l’ampleur du mouvement de protestation né place Taksim ont conduit d’innombrables analystes à saluer la chute du ‘mûr de la peur’. Conscient qu’il y aura un avant et un après Gezi parkı. A. se veut malgré tout plus nuancé. « Les personnes placées en garde à vue pour leur participation aux manifestations sont sous le coup de la loi anti terreur. La Turquie sait créer de nouveaux ennemis pour susciter la peur, des raisons pour poursuivre l’oppression. Il est vrai qu’à Gezi, nous avons dépassé un nouveau seuil. N’a-t-on pas vu un homme nu faire face à un véhicule de police ? Gezi a été l’occasion faire un bond en avant, de franchir plusieurs étapes d’un coup. Il est indéniable que la psychologie a changé, on ne s’inquiète plus du gouvernement. Néanmoins, c’est la réaction à venir de la population qui nous dira si la peur est vraiment tombée. Il ne faut pas laisser l’élan retomber. Des forums de discussions s’organisent déjà dans d’autres parcs de la ville. Mais qui sait ? Peut-être que la mobilisation ne se reproduira plus jamais car le combat n’est pas inscrit dans la tradition turque. C’est quelque chose de neuf. »

Quoiqu’il en soit « aucun mouvement politique ne pourra récupérer le mouvement, parler en son nom. Impossible d’avoir une influence sur une mosaïque de gens aussi variés. Pouvez-vous imaginer de vous adresser simultanément aux LGBT et aux nationalistes ?  Ensemble tous les groupes de Gezi augmentent leur pouvoir. Notre force, c’est le collectif. »

Du chantier public au chantier politique

Stand de Nor Zartonk dans les allées de Gezi Parkı

La concorde et la pugnacité observées pendant quinze jours place Taksim survivront-elles ? Même si les gestes créatifs de désobéissance civile qui fleurissent depuis le ‘nettoyage’ de la Place Taksim par les forces de l’ordre laisse présager d’autres remous, les çapulçular ne se font pas d’illusions. « Il est difficile se projeter dans l’avenir, tout bascule si vite en Turquie . On ne croit pas à l’émergence d’un mouvement politique issu de la résistance civile. Par contre, des partenariats au niveau de la société civile sont envisageables. Le test déterminant pour la société sera sa capacité à maintenir en vie l’esprit de fraternité en dépit provocations et des manipulations du gouvernement » habitué à attiser les vieilles rancunes.

« Si l’on commence à entendre moins de propos discriminatoires dans la sphère publique, si l’on fait preuve d’une capacité plus grande à parler ensemble », il y a de l’espoir. « Si on veut la paix et le bonheur, le plus important c’est de ne pas laisser la société divisée en deux blocs. Ce n’est pas facile de se réconcilier face à l’entêtement du gouvernement. Mais nous n’avons pas de problème avec l’autre partie de la société. Il faut apprendre à vivre ensemble. »

Alors quid du slogan plutôt clivant : « Erdoğan istifa ! »(Erdoğan démission !) ? Mon interlocuteur le trouve un peu réducteur : la demande devrait concerner le gouvernement dans son ensemble. Car au-delà de la personnalité et des objectifs du premier ministre, « la colère est dirigée contre le système. La Turquie a déjà connu la dictature à plusieurs reprises. La situation actuelle n’est pas très différente de ce que l’on a déjà connu ». Autrement dit, la polarisation de la société turque est aussi le produit d’un système qui génère l’autoritarisme.

Par conséquent, il faudra songer à ouvrir des chantiers politiques pour achever le processus de démocratisation. Les représentants des minorités planchent depuis longtemps sur ces sujets. Au cœur de leurs revendications figure la révision de la notion de citoyenneté. « Je vis en Turquie. Je suis citoyen. Point. Mon statut ne devrait pas être définit sur la base de critères ethniques ou religieux» estime A.

Autre cheval de bataille : la loi électorale. Celle-ci instaure un barrage pervers qui exclut d’office les minorités ou partis régionaux de l’échiquier politique. Pour être représenté au parlement, en plus de devoir présenter des candidats dans au moins la moitié des provinces du pays, un parti doit en effet recueillir un minimum de 10 % des voix . A. est catégorique : « ce seuil ne devrait pas seulement être abaissé, mais carrément être jeté aux oubliettes de l’histoire car il favorise un parti majoritaire ».

Les jeunes militants arméniens de Nor Zartonk ont conscience que le chantier est immense :« Ce ne sont pas les modifications des textes de loi qui feront à eux seuls avancer les droits de l’homme. il faudra aussi qu’évoluent les mentalités des hommes politiques. » A. relève cependant que « les jeunes politiciens vont plus volontiers au contact des citoyens dans la rue, alors que la vieille garde décide d’en haut, isolée dans ses bureaux ». L’esprit de Gezi aurait-il contaminé la classe politique montante ?

Tania Gisselbrecht

Photos : courtoisie de Nor Zartonk

(1) Fondée par des militants turcs arméniens, Nor Zartonk œuvre en faveur de la réconciliation des composantes de la société turque en promouvant le respect des droits et la non discrimination (http://www.norzartonk.org/). En 2009, l’organisation lançait un projet de radio en ligne. Conçue initialement comme une radio communautaire arménienne, Nor Radyo (nouvelle radio) s’est finalement muée en un projet plus ambitieux. Devenir la voix du multiculturalisme  turc en accordant l’antenne aux locuteurs de langues minoritaires. Une plateforme partagée où chacun est libre d’afficher son appartenance ethnique et son identité ulturelle. Une programmation multilingue qui favorise la compréhension et la co-opération interculturelle.

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