Le béton, nouveau sultan d’Istanbul

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Dans le sillage d’une mondialisation menée tambour battant, la ville d’Istanbul a acquis le statut envié de mégalopole dynamique. La capitale économique turque convoite désormais un titre de pôle financier qui lui permette de rivaliser sur la scène mondiale avec d’autres capitales émergentes. Pour attirer les investisseurs et se démarquer de ses concurrentes, la ville a longtemps misé sur son patrimoine culturel millénaire, garant d’une forte identité. Mais à l’orée du siècle nouveau, la « ville-monde » à cheval entre deux continents a enclenché la vitesse supérieure, portée par une croissance soutenue. La financiarisation de l’économie s’est ainsi accompagné d’une mue profonde du paysage urbain stambouliote. La silhouette historique de l’ancienne cité, legs des architectes byzantins puis ottomans, subit les assauts de bâtisseurs d’un nouveau genre. L’architecture et l’urbanisme sont désormais au service du ‘marketing urbain global‘ : sur la ligne d’horizon, les gratte-ciels de verre font désormais de l’ombre aux minarets. L’actuelle restructuration de la place Taksim, centre névralgique d’Istanbul, est une des illustrations récentes des conséquences de cette mutation rapide, dédiée au renforcement de l’attractivité économique de la ville. Mais à quel coût s’effectue le renforcement de l’attractivité économique de la ville ? 

Parmi les nombreux méga-projets urbains développés par la municipalité d’Istanbul , la refonte de la place Taksim revêt une importance particulière car elle concerne un espace de socialisation public hautement symbolique.

Depuis novembre dernier, clôtures et autres barricades encadrent le cheminement des piétons et redirigent le passage des véhicules aux abords de la place. En prenant un peu de hauteur, on découvre que ce banal dispositif dissimule de vastes travaux de terrassement et d’excavation. Le chantier est gigantesque et va dramatiquement modifier la physionomie de ce centre névralgique et multifonctionnel d’Istanbul.

Congestionnée, privée de lignes de perspectives, de cohérence architecturale, la place Taksim semblait jusqu’à présent n’être qu’un lieu de téléscopage désordonné entre de multiples utilisateurs. Interrogé par le quotidien Daily Hûrriyet, l’architecte Kevork Özkaragöz affirmait qu’ « il est impossible de considérer Taksim comme une place moderne du fait de la diversité fonctionnelle des bâtiments [qui l’entourent]”. Située dans le quartier de Beyoğlu, sur la rive européenne, c’est à son embouchure que s’étire l’artère commerçante et piétonne d’Istiklal. Celle-ci draine un flux astronomique de passants (près de 3 millions par jour durant le week-end), attirés par ses boutiques, magasins de musique, librairies, galeries d’art, cinémas, théâtres, bibliothèques, cafés, bars, pâtisseries et restaurants. Cœur de la vie culturelle, Taksim offre cependant un autre visage moins plaisant, celui d’un trafic routier intense qui encercle et divise en deux îlots une vaste esplanade piétonne. Taksim, c’est aussi un hub dédié aux transports publics : station de taxi et terminaux de bus en surface, station de métro et de funiculaire en sous-sol. Enfin, Taksim abrite l’un des rares espaces verts de la ville, Gezi park. Une appellation que certains jugeront exagérée vu sa superficie réduite, mais un parc tout de même qui accueille occasionnellement expositions et concerts. Un des rarissimes oasis de verdure et de calme (relatif) dans une mer de béton surpeuplée .

Si l’idée d’offrir un lifting à cette esplanade et de repenser ses fonctions pouvait a priori faire consensus, les grandes lignes du « projet Taksim » ont, par contre, suscité la controverse. Annoncé par le premier ministre Erdoğan durant la campagne électorale législative de 2011, le projet a été dévoilé au grand public par la municipalité début 2012. De prime abord, l’intention affichée semblait louable : rendre la place aux piétons en reléguant le trafic en sous-sol. Mais les détails du plan d’aménagement ont très vite inquiété la société civile. Plusieurs tunnels doivent être creusés aux extrémités des grands boulevards qui irriguent la place afin de rediriger la circulation sous terre. On craint notamment que ce schéma n’ampute une large partie de la vie commerciale le long des boulevards, transformant les trottoirs en voies de service. Des mûrs doivent également être érigés le long des rampes d’accès aux tunnels, équipements qui risquent, selon certains, de compliquer sensiblement l’accès piéton à la place.

La démocratie, laisse béton

Ainsi, dès l’annonce du projet, le collectif Taksim Plateformu s’est employé à dénoncer le parti pris urbanistique choisi et à proposer des alternatives. On compte parmi ses membres  des représentants de la société civile, de simples citoyens mais aussi des professionnels de l’urbanisme, soutiens traditionnels de la fronde dirigée contre de nombreux projets de restructuration urbaine. Leur slogan, « Taksim hepiminiz », « Taksim nous appartient à tous », éclaire parfaitement les enjeux de leur mobilisation. Le collectif s’insurge avant tout contre un processus décisionnel manquant de transparence. A leurs yeux, le projet Taksim ne constitue que l’ultime avatar des carences d’une politique d’urbanisme qui, de manière quasi systématique, fait fi des exigences démocratiques, pourtant inscrites dans la législation en vigueur. En l’absence de consultation préalable des habitants et experts concernés au premier chef, peut-on encore parler d’une véritable politique de planification urbaine fondée sur une vision globale et à long terme ? En l’espèce, c’est également la rapidité inhabituelle avec laquelle les instances municipales et autres agences réglementaires ont approuvé le plan de restructuration qui serait révélatrice de l’incurie des pouvoirs publics. On comprend ainsi mieux pourquoi, lorsque les travaux ont débuté en novembre 2012, riverains et commerçants ont eu le sentiment d’être mis devant le fait accompli et n’expriment aujourd’hui qu’incompréhension et frustration. Comme le confie un Stambouliote désabusé : « Ici, n’importe qui peut construire n’importe quoi, n’importe où ! ».

Dans un tel contexte, difficile de croire, en effet, que le projet Taksim a été conçu dans l’intérêt des citoyens, d’autant que les performances de l’économie nationale reposent en grande partie sur le secteur du BTP. Dans la sphère politique nationale, il se murmure, en outre, que les grands projets d’infrastructures sont devenus des arguments électoralistes. Rien d’étonnant donc à ce que la suspicion règne quant aux véritables intentions des concepteurs du plan d’aménagement d’une place par ailleurs hautement symbolique.

Le béton, outil de coercition sociale ?

Taksim meydanı, outre sa centralité géographique, et son rôle de plateforme de transports, occupe une place à part dans la mythologie urbaine stambouliote. Tout d’abord, c’est l’un des projets urbains les plus emblématiques de la République kémaliste (y sont implantés le Monument de la République et le centre culturel Atatürk). Une coloration politique que dans les années 90, Recep Tayyip Erdoğan, alors maire d’Istanbul, avait songé à diluer en proposant de construire une mosquée sur la place.

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Mais, dans une ville où les places d’envergure sont une denrée rare, Taksim demeure surtout un point de ralliement unique pour les manifestants de tous bords politiques. A Istanbul il est en effet habituel de voir, et ce plusieurs fois par semaine, des cortèges de protestataires défiler le long d’Istiklal, puis déboucher sur les pavés de la place Taskim. Cette dernière est en quelque sorte constitutive de l’ADN du citoyen engagé. Manifestants du premier mai, supporters de foot, étudiants, nationalistes, etc … tous apprécient la surface disponible et la visibilité qu’offre l’esplanade. Historiquement, Taksim n’est pas moins que l’un des derniers bastions d’expression politique d’importance dans la sphère publique stambouliote et nationale. Un lieu essentiel pour la vie démocratique comme viennent malheureusement le rappeler les violentes échauffourées qui ont opposées le 1er mai les manifestants aux forces de l’ordre.  La transformation de Taksim en esplanade de béton aseptisée préfigure-t-elle le retour de vieux démons ?(1)

Alors que la liberté d’expression est encore trop souvent mise à mal en certains observateurs craignent légitimement que la ‘rigidité’ urbanistique introduite par le bétonnage des abords de la place ne menace la survie de cette plateforme citoyenne. Ils s’interrogent sur les effets indirects des aménagements en cours de réalisation. Selon eux, la présence des tunnels constituera un obstacle aux déplacements piétons de et vers la place. Mais surtout la convergence des manifestants sur la place sera considérablement réduite (moins de points d’accès piétons), voire virtuellement impossible, une fois l’avenue Istiklal bouclée par les forces de l’ordre. De facto, le béton verrouillera la place en limitant physiquement les possibilités de regroupement.

Parade implacable à l’exercice de la liberté de rassemblement et d’expression ? Certains n’hésitent pas prêter aux porteurs du projet d’aussi noirs desseins. Qu’elles soient idéologiquement motivées ou effectivement fondées, ces accusations s’appuient sur l’argumentaire du projet qui ne résout aucune des questions qu’il soulevait. Dans une mégalopole engorgée et polluée, aucune réflexion sur la présence de la voiture n’a formellement été engagée. Le projet Taksim se contente d’escamoter les véhicules mais les flux de circulation ‘invisibles’ resteront constants, voire augmenteront. De plus, quel confort y’aura-il à attendre son bus sous terre en respirant les exhalaisons nauséabondes et toxiques des hydrocarbures piégés dans les tunnels ? Quelle utilité de limiter les accès piétons en surface si l’objectif est la piétonisation de la place ? Sans compter que verrouiller ainsi la place soulève aussi des questions de sécurité : quid de l’accès des véhicules de secours ? Et la verdure dans tout ça ?

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Illustration qui met en lumière les objectifs affichés et déguisés du projet.

Autre controverse loin d’être marginale : la reconstruction de baraques militaires détruites en 1940 qui signerait la destruction Gezi park, l’un des rares espaces verts de la ville situé au nord de la place. Les bâtiments projetés devraient notamment abriter un centre commercial dans une ville déjà largement dotée induisant une gentrification et une privatisation de la sphère publique. Le maire Kadir Topbaş s’en défend pourtant. Les bâtiments d’inspiration néo-ottomane devraient aussi  abriter un centre culturel. L’argument peine à convaincre : le cinéma Emek , le centre culturel AKM , le théâtre national situés sur la place même ou à proximité immédiate sont fermés depuis des années sans que l’on sache s’ils retrouveront leur fonction d’antan. Le parc, seul lieu de socialisation de la place, où le béton et la consommation n’avaient pas droit de cité a vraisemblablement attisé convoitises des promoteurs immobiliers.

Dé-politisation et dé-socialisation de l’espace public. Les urbanistes s’interrogent : à qui appartient vraiment la ville si le droit d’en jouir est dénié aux citoyens ?

(1) Les cortèges menés par les syndicats et autres mouvements de gauche avaient décidé de passer outre l’interdiction de se rassembler sur la place. Une décision officielle motivée par des raisons de sécurité, le site en travaux ne pouvant accueillir sans risques une foule dense de plusieurs milliers de personnes. Mais en l’absence de lieu alternatif de rassemblement, les tensions étaient plus que probables. Rappelons que ce n’est qu’il y a trois ans, après plus de trente ans d’interdiction, que les citoyens avaient enfin pu reconquérir les pavés de Taksim pour célébrer la fête du travail. (http://ovipot.hypotheses.org/1378).

Tania Gisselbrecht

Crédits photos :  1. Gravas entassés en bordure de Gezi Park (avril 2013) ; 2. Emblème du quartier de Beyoglu où est situé la place Taksim © Tania Gisselbrecht

Illustration © Corentin Gallard

Publié le 16-05-13 sur cafébabel.com

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