Rome : voyage à vélo au bout de l’enfer

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Piètre conductrice, je suis devenue cycliste par opportunisme. Ensuite, la pratique quotidienne a fait son travail de sape : je suis désormais cycliste par conviction. Pédaler n’est plus seulement une nécessité, c’est devenu un besoin. Alors imaginez mon enthousiasme lorsque l’on m’a annoncé que je disposerai d’un vélo pour mes déplacements dans la capitale italienne. Bien entendu, j’avais conscience que je m’apprêtai également à relever un sacré défi. Evoluer au milieu du trafic souvent désordonné qui caractérise Rome n’avait, m’avait-on prévenu, rien d’une sinécure. Surtout pour une adepte du deux roues habituée à circuler à Strasbourg, ville dotée du plus grand réseau de pistes cyclables français. Voici le récit de mon périple au guidon d’une bicyclette mauve : une épreuve de patience, d’endurance et de solitude … et accessoirement un test de mes aptitudes kamikazes.

Dans la capitale italienne, je fais mes premières armes au guidon de nuit ! Précédée par une cycliste chevronnée qui m’ouvre la voie, j’essaye péniblement de m’adapter aux exigences insolites du trafic local. De toute évidence, à Rome, le vélo n’est pas le bienvenu. Sans cesse se rejoue le combat de David contre Goliath. Pour avancer sans encombre, il faut savoir improviser et imposer sa présence … Pour sauver sa peau, des changements de voie brutaux et incongrus s’imposent. Pour un peu, la conduite cycliste s’apparente à de la rééducation pour automobiliste. Malgré cette mise en bouche épique, j’en redemande. Dès le lendemain, j’affronte seule les affres de la circulation en deux roues … avec un nœud à la gorge dès que je dois utiliser ses freins mal serrés.

Première mésaventure : le monstrueux carrefour situé à l’entrée du cimetière San Clemente. Traversé la veille, de nuit, hors pic de trafic,  il ne m’avait pas semblé infranchissable. De jour, à l’heure de pointe matinale, il le semble d’autant plus que j’ignore quel est l’embranchement qui me conduira vers le centre. Comment l’aborder sans courir de risque inutile ? Me placer au milieu de la chaussée ou emprunter la voie réservée aux bus ? Alors que ces questions se bousculent dans mon cerveau, une  couronne de chrysanthèmes surgit soudain de nulle part au cœur du trafic : à l’autre extrémité du carrefour, je découvre un négoce de pompes funèbres. Non, c’est décidé, cette couronne ne sera pas pour moi ! Etant donné les statistiques locales en matière d’accidents de la circulation impliquant les cyclistes, il me semble tout à coup préférable de rabaisser mes prétentions. Je ne jouerai pas les kamikazes. Je fuirai le jusqu’au-boutisme écolo-militant et mettrai pied à terre face à tout obstacle que je jugerai ingérable. La mine déconfite, je contourne le carrefour en utilisant piteusement les passages piétons…

La solitude du cycliste

Premier constat : entre la gare Tiburtina et le centre historique, pendant trois bonnes heures de déambulations aléatoires, je ne croise aucun cycliste. Par jeu, j’entreprends donc de comptabiliser minutieusement tous ceux/celles que je croiserai en selle pendant mon séjour. Le résultat final a de quoi faire frémir : moins de 20 en quatre jours ! J’ai d’abord pensé que circuler essentiellement dans le centre historique avait pu fausser les comptes. En effet, même si les bicyclettes sont tolérées dans les rues piétonnes du centre ville, on ne trouve pas de pistes cyclables sur les chaussées dédiées au trafic.  Deux jours plus tard, dans les quartiers du Testaccio et de Trastevere, je finirai par découvrir quelques (trop rares) pistes cyclables. Mais désertes, immanquablement désertes !

Sur le point de perdre patience, je suis finalement tombé nez à nez avec un groupe de touristes à vélo. Leur guide est hollandaise. Comme ses clients d’ailleurs. Ce sont les seuls à opter pour ce type de visites guidées « écologiques » et sportives. Etant donné leur pratique régulière du vélo, ils ne se laissent pas intimider par la réputation désastreuse du trafic local. Mais aucun d’eux n’en sait plus que moi sur les règles de circulation qui semblent inexistantes. Chacun à Rome a sa propre interprétation : Au « Oui, bien sûr vous pouvez circuler sur les pistes réservées aux bus et taxi » s’oppose le « surtout pas, vous y risquez votre peau, les bus et taxi ne sont pas prêts à partager leur espace avec vous, vous les retardez. »

Le sentiment qui domine à mi-journée ? Une grande solitude. Pour les automobilistes, le cyclistes n’est qu’un parasite qu’on ne ménage pas. Combien de fois au cours de la journée, aurai-je goûté à cette sensation bizarre, comme une légère brise qui vient siffler à vos oreilles annonçant le frôlement d’un rétroviseur de bus à hauteur d’épaule ? Moyen élégant de vous signifier que vous circulez sur SA voie et qu’il peut facilement vous balayer. Et hop, vous voilà parti dans une embardée pour éviter cet indélicat et manquez de finir sur le capot de la voiture qui circule sur la voie de droite ! Dans ma ville natale, le cycliste est une espèce en voie d’expansion. La force du nombre fait naître un esprit de corps. Ici point de salut, vous êtes seul et le demeurez. Personne pour voler à votre rescousse, pas de files de vélos capables d’en imposer aux mastodontes à moteur.

Même les bicyclettes municipales ont échouées

Il existe (existait ?) pourtant un système de vélos en libre service mis en place en 2008, qui aurait dû permettre de se familiariser avec la présence des deux roues. Mais curieusement les vélos sont généralement absents des stations prévues à cet effet. Lorsque je m’inquiète du sort de ces fantômes urbains, j’entends dire : les touristes ne les remettent pas en place aux bornes, les immigrants se les ‘approprient’ pour leurs déplacements (dans le cadre du dispositif initial, ces vélos n’étaient réservés qu’aux résidents, puis finalement le système d’emprunt a été généralisé). Le propriétaire d’une boutique de vélos croit savoir que les bicyclettes ont même été retirées des bornes. En cause, les interminables rebondissements qui sont venus troubler le processus d’attribution du contrat de gestion du système . Mais alors pourquoi reste-t-il quelques vélos en rade aux bornes ? Une chose est sûre : pour les conducteurs de motorini, ces bornes vélos vides sont une aubaine pour le stationnement !

Amorce d’une vélorution

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Testaccio et Trastevere | Quelques (trop rares) pistes cyclables

Hormis ces Hollandais, je n’ai croisé que des cyclistes en pleine action et n’ai pas pu les héler par peur de les mettre en danger. Difficile donc de saisir le profil du cycliste romain : combien sont-ils (seulement 5000 aux dires du négociant de vélos), comment affrontent-ils la circulation chaotique ? Faire du vélo à Rome semble plus être une question de nécessité ou de militantisme qu’une pratique liée au plaisir de « bouffer du pavé ». Face à la piètre qualité des transports en commun dont ils se plaignent continuellement, les Romains adoptent deux postures : certains plient l’échine, d’autres font preuve de débrouillardise. En rejoignant par exemple une ciclofficina populare, où l’on s’équipe pour presque rien en récupérant une vieille carcasse de vélo que l’on apprend à retaper soi-même. Une initiative peu appréciée dans l’une des plus anciennes boutiques de vélos de la ville. Une bande d’ « anarchistes » qui ne respecte pas les règles basiques de sécurité, et qui, en organisant des opérations de critical masse  « dérange et suscite donc plus de haine que d’admiration », dit-on. Peur du manque à gagner ? Autre son de cloche chez un loueur de vélos qui organise également des visites guidées de la ville à deux roues., Ici on ne craint pas la concurrence entre commerces et ciclofficine. « Plus on utilise le vélo, mieux c’est ».

Le cyclisme, nouvelle forme de rébellion sociale ?

Si la population reste récalcitrante à utiliser la bicyclette pour des motifs divers (poids des habitudes, ignorance, paresse, pollution, découragement et peur face au trafic), rien n’est fait pour les inciter à modifier leurs comportements et à privilégier des modes de déplacements plus respectueux de l’environnement. Tous mes interlocuteurs, sans exception, considèrent que la politique municipale de transport est inexistante. Et les rares initiatives dans ce domaine comme le projet bike-sharing ? « Greenwashing », me rétorque-t-on. Sans incitation venant d’ « en haut », les comportements ne sont pas près de changer, regrette un représentant de Cittalia, la fondation de l’association nationale des communes italiennes qui développe des études sur les thématiques urbaines. Et l’inertie politique en la matière n’est pas une question de couleur politique : « En Italie, l’environnement n’est toujours pas considéré comme une priorité ». A Rome, la pratique du vélo s’apparente donc à du militantisme. Rendons hommage aux courageux cyclistes romains, qui par leur usage assidu du vélo, et même s’ils n’en ont pas tous conscience, sont peut-être entrain de faire bouger les choses par le bas. Signe encourageant : dans un environnement pourtant hostile, (et même si ce n’est toujours pas visible à l’œil nu), tant les statistiques officielles que les chiffres des professionnels du vélo sont formels : le nombre de cycles en circulation n’arrête pas d’augmenter.

Cet article fait partie de Green Europe on the ground 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com sur le développement durable. Pour en savoir plus sur Greeen Europe on the ground.

Tania Gisselbrecht

Photos: ©Tania Gisselbrecht

Publié le 12-04-11 sur cafébabel.com

Repris sur http///www. velofun.fr/2011/04/15/rome-voyage-a-velo-au-bout-de-lenfer/

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