Vous avez dit ‘blues persan’ ?

 Rana_Farhan-Photo2

N’en déplaise à certains, le choc des civilisations n’est pas une fatalité. La chanteuse iranienne Rana Farhan, en a fait une démonstration éclatante, lors d’un concert organisé à Strasbourg, dans le cadre de la quinzaine culturelle iranienne. Les amateurs de jazz et de blues, ont en effet, pu découvrir une artiste talentueuse dont la voix sensuelle donne vie à la poésie mystique du 13 siècle au gré de rythmes typiquement anglo-saxons. Alliance contre nature ? Rien n’est moins sûr. Rencontre avec une artiste unique qui nous dévoile les ressorts d’un métissage musical qui flirte avec l’universalité des sentiments.

Rana, entre deux mondes…

Sur scène Rana est presque discrète : pas de tenue ostentatoire, pas de gestuelle marquée. Elle a même l’humilité de s’effacer devant les musiciens locaux qui l’accompagnent le temps d’une unique soirée. En Iran, elle est pourtant devenue une icône.

Son succès est l’histoire d’un mariage. Un mariage d’amour entre un héritage culturel ancestral (la poésie mystqiue persane) et des mélodies occidentales (jazz et blues). A entendre avec quelle facilité les ruba’is (quatrains) de Khayyam se lovent dans une mélopée bluesy et comment les ghazals (odes ) de Rumi accompagnent le phrasé syncopé du jazz, on se dit que les deux univers étaient définitivement fait l’un pour l’autre. Comment s’est déroulée leur première rencontre? Un coup de foudre ? En interrogeant Rana, je comprends que c’est un processus qui s’est opéré graduellement. Naturellement aussi. Les deux partenaires ont, en effet, cohabité longtemps de manière platonique avant que l’évidence ne s’impose. « Partout dans le monde, nous grandissons avec la musique occidentale. Moi-même, j’ai grandi en écoutant les Beatles, les Rolling Stones, du blues, tous les styles de musique occidentale. Enfant, je chantais le blues en anglais en m’accompagnant à la guitare. Mais l’idée de pouvoir un jour chanter le blues en farsi me titillait. »
L’enfance, c’est aussi l’apprentissage de l’amour de la poésie. Quiconque a voyagé en Iran sait que la poésie fait partie intégrante de la vie des iraniens. « Dans chaque famille, on récite de la poésie. Moi, j’ai grandi en écoutant mon père réciter Rumi. C’est ainsi que j’ai développé ma passion pour la poésie. » La dédicace qui figure sur son album ‘Baz Amadam’ illustre l’attachement viscéral de Rana Fahran à sa culture d’origine. « Merci à mes parents, pour l’amour de l’art et de la littérature qu’ils m’ont transmis». La place de la poésie dans la société iranienne, Rana a toutefois du mal à l’expliquer. « Même les personnes illettrées sont capables de réciter des poèmes par cœur. C’est une religion de l’amour ! Je ne vois pas comment l’expliquer autrement ! » dit-elle en riant. « Il doit bien y avoir une raison pour laquelle les iraniens apprécient tellement la poésie depuis des siècles. Personne ne les y force ! »

En Europe, Rana Fahran doit certainement sa notoriété au film de Bahman Gohbadi « Les chats persans » qui capturait avec brio l’énergie de la scène musicale iranienne actuelle. (http://www.youtube.com/watch?v=hwrB9StldJA&feature=related) Sa voix résonne dès les premières minutes du film dans un studio d’enregistrement. Mais son visage reste absent. C’est que devant l’impossibilité de s’adonner librement à sa carrière musicale, elle a fait le choix douloureux de quitter son pays dans les années 90. Sa musique porte les stigmates de cet exil. « Son expérience artistique est née de la douleur » affirme Bahman Ghobadi. La souffrance ? Peut être le maillon manquant qui aura permis à l’artiste de sceller l’union de deux traditions culturelles que rien ne prédisposait à se rencontrer. « Lorsque je suis arrivée à New York, c’est comme si toutes les pièces du puzzle s’emboitaient enfin. Vous rencontrez de nouveaux visages, issus de cultures différentes; peu à peu, c’est comme si vous ressentiez et compreniez mieux votre propre culture ». Puis vient « l’instant où tout se cristallise ». « Lorsque j’ai rencontré Steven Toub, nous avons mélangé ce qui nous plaisait le plus dans nos cultures respectives. » Une vieille guitare destinée au rebus, ramassée sur le trottoir, agrémentée de nouvelles cordes et un livre de Rumi ouvert à la page d’une ode aux musiciens feront le reste. « La musique, comme l’art, vous surprennent toujours ! ».

… pas si éloignés que ça.

Ce que Rana a accompli, avec son fidèle guitariste, c’est encore Bahman Ghobadi qui le formule le mieux. « A l’image de l’aiguille et du fil, elle assemble l’occident et l’orient à travers sa musique. » Le résultat est surprenant. A double titre. Les vers de poésie mystique persane ont trouvé un écrin à leur mesure dans les rythmes langoureux du blues et les improvisations plus légères du jazz. C’est la voix et l’âme de Rana qui rendent possible ce sortilège. Pour les mélomanes non persanophones, la magie opère si bien qu’ils en oublient que les paroles sont incompréhensibles. Ce qui aurait pu être un piège, se transforme alors en message. Celui de la force d’une voix sensuelle, d’une mélodie qui ne connaît pas les frontières. Rana ne fait d’ailleurs pas état d’incompréhensions à l’égard de sa musique dans son pays d’accueil. « Les américains sont très ouverts aux autres cultures. Tout comme le milieu musical, spécialement le blues et le jazz. La réciproque est aussi vraie : dans d’autres pays, on apprécie beaucoup le blues et le jazz. Cette musique réunit les cultures. D’ailleurs quand je rencontrais des musiciens et que je leur annonçais que je chantais du blues mais en persan, leur réaction était généralement ponctuée d’un ’wow, cool !’ ».

Comment expliquer que la poésie mystique s’adapte aussi subtilement à une musique plus contemporaine ? Certainement parce qu’elle porte les mêmes émotions, les mêmes espoirs. « Pour moi, certains des poèmes de Rumi commencent comme une chanson de blues : mon amour s’était enivré, et ne tenait plus sur ses jambes… C’est totalement blues !” Si le blues est avant tout un moyen d’expression musical de la détresse de l’âme, son alliance avec la poésie mystique persane révèle finalement la modernité de celle-ci. « Les sujets abordés par Rumi, Hafez et Khayyam collent parfaitement notre quotidien. » estime Rana. « Ce qui explique que Rumi soit un des poètes les plus vendus aux Etats Unis ! Sans la poésie, sans la musique, sans la littérature, c’est une part de votre vie qui manque. Leurs textes sont pleins d’espoir, d’énergie. Dans nos vies actuelles, nous en avons de plus en plus besoin. » La poésie, on la retrouve aussi dans les miniatures qui ornent son album ‘Baz Amadam’ et qu’elle peint elle-même, en digne héritière des maîtres iraniens, dans son atelier de restauration de meubles (http://www.ranafarhan.com/photos.html).

Pour son prochain album, Rana Fahran a pris le parti de s’éloigner des poètes. Cette fois, elle essaye de jeter sur le papier « sa propre poésie ». « Enfin, ce sont plutôt de simples paroles. » reprend-t-elle modestement. Ce ne sera pas sa première expérience d’écriture. Témoin distante des manifestations de juin 2009 consécutives à la réélection frauduleuse du président Ahmadinejad, c’est guidée par ses sentiments, qu’elle a composé en quelques heures avec son fidèle guitariste la chanson intitulée ‘Voices’ (http://www.youtube.com/watch?v=ddYqYlga338). « Tout s’est déroulé spontanément, Steve et moi étions tellement excités par ce qui se passait. Dans la foulée, nous avons décidé de réaliser un vidéo clip avec les photos qui circulaient sur le net. » Pas d’intention particulière donc au moment de l’écriture. Juste une réponse à une forte émotion. « Nous ne pouvons pas faire grand chose, nous sommes loin. Mais nous vous entendons, nous vous soutenons. » La chanson touche : par la suite, plusieurs campagnes de soutien au peuple iranien reprendront le morceau. Une phrase retient l’attention dans ce texte : « de qui as tu peur ? » A qui s’adresse-t-elle ? « Au régime ! Si le régime n’avait pas peur, qu’y aurait-t-il de mal à manifester pacifiquement ?» La douce Rana reste malgré tout optimiste pour l’avenir de son pays. « On doit l’être. Quoiqu’on fasse, rien ne peut empêcher ce qui doit advenir. C’est comme du sucre dans de l’eau. Il se dissoudra même si vous n’utilisez pas de cuillère pour le dissoudre plus rapidement. Ca doit arriver. C’est un processus naturel. »

Tania Gisselbrecht

Crédits photo : Live à Londres. Courtoisie de l’artiste

Publié le 22-03-2011 par cafébabel Strasbourg et diffusé sur le site de l’artiste http://www.ranafarhan.com/pressreviews/

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